(page provenant du site www.psychobiotherapie.com – mai 2010)

Et si la dysfonction n’était que dans le regard de l’observateur… pas si neutre qu’il se (com)plaît à le croire ?
Une fable permet parfois de mieux saisir la réalité, laquelle est souvent autre ou moins évidente que ce qu’a priori nous le croyions.
(Texte paru dans le numéro 27 de la revue « Causes & Sens », première revue trimestrielle de décodage biologique)

Il était une fois, un village peuplé de gens et de fous.

Les fous, conformément à l’avis unanime, étaient enfermés dans un bâtiment : le pavillon des fous.

Les gens vivaient en liberté. Du moins, le croyaient-ils.

Parfois, des gens devenaient fous – c’est ce qu’il se disait.

Alors, les autres, les isolaient dans des cellules au pavillon des fous.
Tout était normal.
Ce qui demeurait étonnant, une énigme pour certains, c’était comment les gens pas fous le devenaient, subitement.
Ceux à qui venait ce genre d’idée avaient tôt fait d’oublier ces interrogations stériles, saugrenues et pour tout dire bizarres ; il se murmurait que des fous s’étaient fait repérer par ce type de comportements sortant de la norme. En fait, personne n’en voulait entendre parler.

Ainsi, tout se passait très normalement. Les gens vivaient au village, les fous au pavillon des fous. Quand je dis qu’ils vivaient au pavillon des fous, c’est inexact. Il arrivait que des fous se baladassent dans le village. Notamment les tristes, pas les coléreux, candidats faciles aux accès de violence. Pour bien distinguer les fous d’eux-mêmes, les gens avaient trouvé un moyen astucieux. Chaque fou portait sur lui, une inscription : PAS BIEN. Si les gens se croisant se demandaient mutuellement « Comment vas-tu ? », avec les fous, en somme, c’était plus simple. Pas la peine d’attendre une réponse de leur part à cette interrogation, c’était écrit dessus. Comme le porc salue d’un grognement, le fou ne saluait pas, sa vareuse parlait pour lui.
Chaque chose à sa place et les fous seraient bien gardés… et les gens se garderaient bien des fous. Telle était l’opinion tacite partagée par tous les gens.

Un aspect particulier, remarquable même, dans la folie des fous était qu’ils ne vieillissaient pas. Que la folie les touchât à quatre-vingt-quatre ou à quatre ans, voire moins – certains des plus fous n’étaient pas en âge de marcher – le temps semblait mystérieusement les épargner.
D’aucuns parmi les gens leur enviaient, sans oser l’avouer, ce privilège. Le pavillon des fous était, en quelque sorte, habité d’immortels ! Outre l’apparition d’humeur suspecte, on pouvait subodorer à cette fixation dans le temps qu’un tel ou qu’une telle passait la barre.
L’une s’imaginait toujours être un certain samedi matin, devant l’école à attendre sa fille.
Tel autre se croyait au volant de sa voiture, la nuit.
Et cætera.
Étaient généralement fous ces gens qui avaient une idée fixe et échappaient aux effets du temps.
Voilà !
Mais personne, parmi les gens, ne les jalousait véritablement. Les fous semblaient en proie à des émotions peu enviables et sur lesquelles il valait mieux ne pas trop s’attarder.
Tout compte fait, pour les gens, les fous étaient bien où ils étaient, loin de la vraie vie, dans leur monde à eux. Le calme était préservé. Et les gens aimaient, par dessus tout, le calme, la sérénité, bref, l’égalité d’humeur.
Pas un mot plus haut que l’autre. Voilà qui était convenable. On devait bien être poli pour pouvoir vivre en société !

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Or, depuis quelque temps, l’inquiétude gagnait dans le village ; l’inquiétude… et le nombre de fous. Car une telle émotion avait tôt fait de contaminer le moral sans faille de certaines gens – les plus faibles à n’en pas douter. Tant et si bien qu’il fallut envisager d’agrandir le pavillon des fous. Tant et si bien que petit à petit, le pavillon des fous prenant de l’ampleur, le village commença à perdre du terrain.
Le maire dû sacrifier l’hôtel-restaurant qui jouxtait le pavillon. Cette nouvelle aile du pavillon des fous se remplit bientôt de pensionnaires « PAS BIEN ». Cela porta préjudice au village qui ne put plus recevoir de visiteurs, ni ne pouvait sacrifier au traditionnel déjeuner dominical en famille dans cette unique auberge, lieu convivial et cossu, orgueil des gens qui commencèrent à maigrir, alors, diversement.
Certains résistaient mieux que d’autres.
Gênés, ils durent se rendre à l’évidence que tous les gens n’étaient pas strictement identiques à leurs voisins.
Cette disparité manifeste en incommoda plus d’un. Et le nombre de fous augmenta derechef.
La salle des fêtes, puis, le lavoir, la gare, la bibliothèque et toutes sortes d’autres lieux furent convertis pour loger les fous.
Le village rétrécissait comme peau de chagrin.
Et le nombre de fous grossit encore et encore.

Le maire démissionna.

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L’un des gens, plus maigre que les autres, prit la direction des affaires au village.
Certains dont la situation, étrangement, avait réveillé le sens de l’humour le surnommèrent le « maigre du village ».

Il réfléchit et eu une idée singulière, incongrue, en un mot bizarre.

Il se dit : Puisque le nombre de fous dépasse maintenant celui des gens… puisque le pavillon des fous a isolé le reste du village alors que naguère, c’était l’inverse… il est logique que les fous soient impliqués dans la gestion des affaires du village. Ils sont majoritaires, après tout !
Les autres gens ne l’entendirent pas ainsi.
Ce n’était pas normal. Logique, oui, mais pas normal. Un peu fou, hasardèrent quelques uns. Ça ne s’était jamais fait. On n’avait jamais vu cela. Et il ne fallait pas… Et on devait… et cætera, et cætera, et cætera.
« Monsieur le maigre » fit la sourde oreille à ces avertissements, aux conseils apparemment sensés et même à quelques menaces à peine déguisées.
Il se présenta à l’entrée, devenue monumentale, du pavillon des fous.
Curieusement, les fous l’accueillirent bien volontiers.
L’un d’eux, rigolard, lui remit, avec un clin d’œil malicieux, une vareuse portant l’inscription « BIEN ». Il l’accepta très cérémonieusement et s’en revêtit. Ce qui stoppa net le rire du fou dont, jusqu’à ce jour, personne n’avait pris au sérieux les blagues, mises d’emblée sur le compte de son humeur désespérément fixée dans une insouciance bidonnée et, pour tout dire, déconnectée de la réalité.
Saisi par ce changement d’humeur, peu courant chez les pensionnaires du pavillon, notre bonhomme demanda à son généreux, bien que facétieux, donateur de lui conter son histoire.
Ce ne fut pas entreprise aisée. Le conteur faisant montre d’une tendance assidue à s’évader dans des digressions aussi fumeuses qu’incompréhensibles. Mais, à force de patience et de bienveillance, le porteur du « BIEN » parvint à l’entendre.
Il écouta ainsi les histoires de nombre de ceux qui habitaient le pavillon.

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Tandis que se déroulait cette croisade chez les fous, les gens s’approchaient de la grille du pavillon, désormais entrouverte. Ils écoutaient ce que racontaient les fous, ces anciennes « gens » qu’un vice de fonctionnement avait reléguées loin des « normaux ». Ils entendirent ce qu’avaient à dire les occupants des cellules.
« Notre maigre de tous les vices », comme certains, avec de moins en moins d’aplomb il est vrai, le surnommaient encore, écouta et écouta encore.
Les gens, dehors, entendirent et pleurèrent et rirent, soupirèrent aussi. Et leurs visages très policés et polis, que des maigreurs plus ou moins prononcées avaient commencé à rendre distincts, s’animèrent au gré d’émotions retrouvées : joie, peine, surprise, agacement et colère aussi.
Et bientôt, après ces émois divers, chacun, par delà cette grille déverrouillée retrouva dans ce fou un frère et, dans cet autre, une part de son enfance, un souvenir réveillé, un bout de son histoire qui revivait.
Mû par une force nouvelle le groupe des gens avança et se mêla à la foule des fous.
Le rigolard ne rigolait plus et distribuait à tour de bras des tuniques originales, chacune différente des autres, mais qui toutes portaient « BIEN » écrit en lettres majuscules et de toutes les couleurs.
À y bien regarder, les fous, qui le semblaient de moins en moins en comparaison des autres gens, montraient un savoir-vivre et une énergie qui, peu à peu, contaminèrent les autres. Et, alors que personne n’eût pu distinguer les anciens « PAS BIEN » des nouveaux « BIEN » qui chahutaient ensemble à qui mieux-mieux, disparut la séparation dans le village, la limite entre le pavillon des fous et le village.

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Le village changea de visage, ce jour-là.

Et l’on dit qu’il continue de changer encore aujourd’hui.
Certains, plus hardis, chuchotent même que les fous y auraient pris le pouvoir… Mais, ces fous ne le sont plus, si toutefois ils l’eurent été, se hâtent-ils alors de préciser, dans le soupir d’un soulagement un rien inquiet… bizarrement.

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